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Chapitre 5

Réunion au sommet

La sonnette se fait à nouveau entendre. Hélène Arnoux s’excuse auprès de Mona et Sylvia, arrivées quelques minutes plus tôt et se lève pour ouvrir. Elle slalome entre les fauteuils, évite la table basse, ouvre la porte sans aucune hésitation. Sans sa canne blanche, impossible de deviner la cécité de cette femme élégante.
– Entrez, je vous en prie, dit-elle en ouvrant à Erwan et Martin Korvan arrivés au même moment. Mon mari nous rejoint dans quelques minutes. Il est au téléphone. Sa soeur est très malade et il doit régler quelques questions pour elle. Asseyez-vous.
Les voisins se saluent, presque intimidés. Ils ont l’habitude de se croiser rapidement, de se saluer mais pas vraiment de se retrouver ainsi, immobiles et face à face. Le silence s’installe quelques secondes.

– Il paraît que vous êtes musicien, Monsieur Verlech, on m’a parlé de vos talents, glisse malicieusement Madame Arnoux.
– Heu, oui… un peu…, répond Erwan en s’efforçant d’éviter le regard ironique de Sylvia.
Yves Arnoux pousse enfin la porte de la pièce. Le retraité serre la main de chacun, remplit les verres, s’assoit puis se relève. On le sait dynamique, parfois un peu sec, mais ce soir, il semble survolté.
– Je crois que nous avons tous remarqué des choses étranges ces derniers temps. De drôles de types tournent autour de l’immeuble, attaque-t-il brutalement.

L’assistance acquiesce au moment où la sonnette retentit. C’est Hanane qui arrive un peu en retard, comme à son habitude. Elle rejoint ses voisins et, à peine assise, déclare :
– Je viens de croiser un type qui mesurait la porte cochère. C’est normal ?
– Nous en parlions justement ! C’est très, très louche, si vous voulez mon avis. Il faut que nous réagissions ! dit Yves Arnoux en cognant la table basse du poing.
– Mais que voulez-vous faire ? Surveiller l’immeuble ? demande Hanane. Monter la garde ?
– Et pourquoi pas !
– Je peux essayer d’interroger la carte stellaire. Les vibrations s’y prêtent en ce moment, propose Mona.
– Oui… bon… merci, répond Yves Arnoux en haussant les yeux au ciel. Mais, plus concrètement ?

 

Le silence revient
autour de la table basse.

 

 

« Je crois que…
j’ai peut-être un début d’explication. »

C’est la voix timide d’Hélène Arnoux.

 

 

Son intonation délicate tranche avec l’énergie fonceuse de son mari. Tous les visages se tournent brusquement vers elle. Elle n’a pas besoin de les voir pour ressentir l’attention concentrée sur elle, tel un rayon de lumière qui vient illuminer une silhouette solitaire sur une scène.
– J’ai surpris une conversation il y a quelque temps. Il y avait quatre voix d’hommes. Ils ont évoqué des travaux, une réhabilitation, poursuit-elle.
– Tu ne m’en as jamais parlé ! s’écrie son mari.
– J’ai pensé qu’ils parlaient de travaux, d’un ravalement. Je n’ai pas fait plus attention que ça.
– Ça explique bien des choses, ponctue Yves Arnoux. Ces gens ont des vues sur l’immeuble. Ils vont nous exproprier gentiment. J’en étais sûr.

 

 

Cette fois, pas de silence mais le brouhaha. Chacun revient sur les hommes croisés, leurs gestes, leurs visages, ce roux en imperméable aperçu à plusieurs reprises… « Mais ce n’est pas le plus important ». Hélène Arnoux n’a pas eu besoin d’élever la voix. De nouveau les regards convergent vers elle.

 

« J’ai reconnu l’un des hommes. »

 

 

– Vous connaissiez sa voix ? interroge Hanane.
– Non.
– Alors comment avez-vous pu… ?
– Son pas. Vous savez, une démarche est bien souvent aussi révélatrice qu’une voix ou un visage quand on sait écouter. Ou quand on est obligé d’écouter, comme moi. J’ai tout de suite reconnu cette énergie, cette façon d’attaquer le sol avec le talon. Il avait vécu quelques mois dans l’immeuble.

La femme âgée se penche, tâtonne quelques instants pour trouver son verre sur la table devant elle.
C’était Charles Langley.

La stupeur est complète, incontestable et se lit sur chaque visage. Charles Langley ! Le propriétaire de l’immeuble ! Sa présence n’annonce rien de bon. Cette fois, plus personne ne trouve d’arguments ou de théories.

 

« Dès demain matin, j’appelle le syndic. 
   Rendez-vous ici demain soir »,

conclut Yves Arnoux.

 

 

***

Vingt-quatre heures plus tard, l’ambiance n’est plus la même. Hanane arrive à l’heure, Mona fixe ses chaussures, Erwan s’est coiffé et les Korvan se sont déplacés en couple. Yves Arnoux les accueille l’air grave. Il a même devant lui un papier avec les notes prises chez le syndic. Sa voix a le ton neutre des déclarations officielles ou des mauvaises nouvelles, ce qui est bien souvent la même chose.

 

« Chers amis,
la situation est simple
et grave…

 

 

…tout d’abord, Charles Langley est mort. Cela change beaucoup de choses. Il avait pris plusieurs décisions concernant son patrimoine immobilier et celui de ses entreprises. Il avait ainsi prévu dans son testament de transformer le
20 rue de l’Avenir en immeuble modèle, « éco-performant et responsable », je cite le syndic. Selon son notaire, il avait à coeur de terminer sa vie d’homme d’affaires sur une note positive et notre immeuble fait partie de son grand projet. De lourds travaux seront engagés. Les habitants actuels devraient se voir proposer rapidement des solutions de relogement et une indemnisation. Une réunion sera fixée dans le mois. Voilà, je vous ai tout dit. »

Plusieurs protestations s’élèvent… et retombent aussi vite. Comme si les dés étaient jetés et la contestation inutile.
– Nous n’avons pas vraiment le choix, si je comprends bien, conclut Hanane.
– Pourtant hier, j’ai tiré les tarots et consulté mon ouija board, ajoute Mona. Tous les deux ont donné la même réponse : le combat et l’ingéniosité.

Certains sourient tristement. Yves lève les yeux au ciel, entre abattement et exaspération. Un seul visage affiche un large sourire.
– Je crois que Mona a raison. Il y a toujours une solution. Un moyen de faire autrement, déclare Martin Korvan, adossé contre un mur, la cravate dénouée et l’oeil pétillant. Le combat et l’ingéniosité, vous avez vu juste, Mona.
Et, comme s’il portait un toast, il lève un verre imaginaire en direction de la voyante.