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Chapitre 4

Un toast à l'avenir

Bon sang qu’il a mal dormi ! Le réveil à 2 heures du matin avec la musique d’Erwan lui a été fatal. La suite de la nuit s’est partagée entre somnolence, insomnie et les inévitables questions que son inconscient avait rapportées, en contrebande, du bureau. Martin accompagne des entreprises dans un cabinet de conseil. Il le sait par expérience : s’il se met à penser à ses dossiers avant de dormir, c’est foutu. Alors en pleine nuit, peine perdue… Debout dans la cuisine, face à la cafetière, il se frotte une nouvelle fois les yeux, comme si cette partie de son corps dormait encore et nécessitait un réveil un peu plus énergique.

« Tu as mal dormi, chéri ? » Il n’avait pas vu arriver Alice, sa femme. Sa voix le surprend. Manifestement, à voir son visage reposé, elle n’a rien entendu cette nuit. Pas un bruit. Martin devrait peut-être opter lui aussi pour les boules Quiès… Mais, il sait qu’il ne le fera pas. Il ne peut pas supporter l’idée de se couper ainsi du monde. Et s’il arrivait quelque chose ? Et si l’un de leurs enfants appelait dans la nuit ? Tout le monde le croit flegmatique, léger et ironique mais Martin est avant tout un inquiet. Son calme lui tient lieu de masque.

Il embrasse Alice puis allume la radio. Antoine, leur fils cadet, fait son entrée dans la cuisine. Il semble dormir debout, un vrai somnambule. Son réveil a provoqué celui de Zoé, sa soeur. Martin savoure ces quelques minutes de calme, encore en équilibre entre la nuit et la journée. Bientôt, ce sera le début du sprint matinal.

Et c’est Antoine qui en donne le départ aujourd’hui. Il finit le pot de confiture avant Zoé. Celle-ci proteste, croque dans la tartine de son frère en signe de représailles et renverse son chocolat au passage. Martin saisit une éponge, sans même s’en rendre compte, par réflexe. « La France est championne du monde de handball », annonce le journaliste à la radio. Le père de famille lève son bol de café pour porter un toast en l’honneur de l’équipe, puis il tente de réclamer le silence. La rubrique économie approche. On devrait parler de l’un de ses clients. « On dit souvent que la croissance économique vient des PME… », attaque le chroniqueur.

 

« Chut ! » dit Martin,

 

 

avec le peu d’autorité que lui a laissé sa nuit blanche. «… et des entreprises de taille intermédiaire, cela se vérifie aujourd’hui avec l’incroyable développement de… »

 

« Chuuuut,
les enfants ! »

 

 

Tant pis, il écoutera le journal suivant dans sa voiture. Il éteint la radio. Sa fille Zoé en profite pour débuter son flash d’infos personnel : « Hier, j’ai eu une bonne note en dictée, papa. » Nouveau toast porté avec le bol. Vide.
« Ça se fête ma fille, je reprends un café. »

Les enfants partent s’habiller dans leur chambre, ce qui laisse à Martin une étroite fenêtre de tir pour prendre sa douche. Il entend soudain un vacarme de billes roulant sur le sol. « Oh non, ma trousse ! » s’écrie Zoé, avec une voix catastrophée. Qu’est-ce que des billes venaient faire dans sa trousse d’école ? Mieux vaut éviter la question. « Ramasse-les avant de partir, je ne veux pas en voir une seule, même sous un meuble », se contente-t-il de dire.

Finalement, non, pas de nouveau café. Il faut accélérer. Un dernier point sur l’emploi du temps général. Inspection des tenues des enfants. Puis, Martin ouvre la porte d’entrée. « Après vous, mesdames, monsieur », clame-t-il à la manière d’un maître d’hôtel et les enfants s’élancent dans l’escalier.

***

19 h 30. La dernière réunion de Martin vient de se terminer. C’était un moment important. Son client voulait notamment se développer à l’international, et Martin lui a présenté plusieurs solutions. Tout s’est bien passé et il se sent soulagé. Si l’étudiant en architecture n’organise pas un concert privé à 2 heures du matin, il devrait nettement mieux dormir cette nuit.

Dans sa voiture, il en profite pour écouter les infos du soir. Les voix d’enfants et le bruit de billes sur le parquet lui manqueraient presque. Encore un virage après le square et il est au 20 rue de l’Avenir. Mais l’entrée du parking est bloquée par deux camionnettes : celle des Bouquets de Jeanne, la fleuriste installée au rez-de-chaussée et une autre, sans aucune inscription, avec des vitres teintées.

 

Martin patiente,
puis klaxonne légèrement.

 

 

Jeanne sort rapidement de sa boutique et lui sourit avant de déplacer son véhicule, mais l’autre lui barre encore la voie.

 

Nouveau coup de Klaxon,
un peu plus nerveux.

 

 

Deux hommes finissent par arriver. Ils semblent sortir du garage et s’excusent avec de grands gestes de la main.

 

 

L’un d’eux, un roux vêtu d’un imperméable, range un étrange matériel, composé de grandes perches et de différents types de compteurs qui semblent reliés à un ordinateur portable.

 

« Mais qui sont ces types ? »
marmonne Martin, en éteignant la radio.

 

 

Un troisième homme les rejoint pour les aider à ranger au plus vite. Korvan baisse sa vitre : « Bonsoir, vous travaillez dans l’immeu… » Sa voix se perd dans le bruit de moteur de la camionnette qui s’éloigne rapidement.

Dix minutes plus tard, Martin retrouve son appartement. Deux enfants en pyjama constituent le comité d’accueil, toujours aussi bruyant et enthousiaste.

 

« Tu as vu le mot d’Arnoux dans l’entrée ? »
lui demande Alice.

« Non, qu’est-ce qu’il veut ? »

 

 

– Il invite tout l’immeuble chez lui demain soir. Il veut parler « d’une affaire inquiétante ». Il doit exagérer comme toujours.
– Pas sûr, répond Martin en pensant à la mystérieuse camionnette. Pas sûr…