Avatar de Sylvia
Chapitre 3

Une double prophétie

Dans l’immeuble, Sylvia passe pour une lève-tard. Personne ne l’a jamais vue sortir de son appartement avant midi. Mais comme toutes les réputations solides, celle-ci repose sur un malentendu. Il est 7 heures et Sylvia est déjà debout depuis trente minutes. Musique, en sourdine, rideaux encore tirés, pénombre à peine troublée par l’écran d’ordinateur et la lueur d’une lampe de bureau… l’ambiance est studieuse. Sylvia retouche avec minutie des photos de bijoux. Parfois, elle se lève pour sortir chercher le modèle original dans l’un de ses innombrables cartons à dessins glissés entre l’armoire et le lit. La jeune fille a toujours dessiné et peint, une passion découverte dès l’enfance et qui ne l’a plus jamais quittée. Aujourd’hui encore, elle alterne les tableaux, les dessins et les modèles de bagues, de colliers ou de boucles d’oreilles. Mais ces créations gardées secrètes pourraient bientôt quitter son studio. Jeanne, la fleuriste installée au rez-de-chaussée, lui a parlé d’une association. Elle compte s’agrandir et lui propose de consacrer un espace à ses bijoux dont le style très floral, inspiré par l’Art nouveau, lui a plu. Ce serait l’occasion de franchir un cap, de passer du rêve au concret. Et c’est bien ce qui l’effraie et justifie ses réveils plus matinaux que d’habitude. Sylvia connaît le poids des préjugés : ils peuvent vous freiner, vous ralentir mais aussi, parfois, vous enfermer et paradoxalement vous protéger. Il suffit de la voir ainsi tatouée pour l’imaginer décidée et sûre d’elle. Mais c’est un écran de fumée avec lequel elle a souvent joué. Au contraire, elle doute. Comme cela arrive à tout le monde, quelques fois ? Non, plutôt en permanence, sans interruption, un véritable courant continu dont elle tente, depuis ses plus jeunes années, de maîtriser le voltage.

« Après vous, mesdames, monsieur ! » Sylvia sourit, en reconnaissant la voix de Martin Korvan dans l’escalier. Il a dû oublier l’heure pour parler aussi fort. Sous son air sérieux, il est plus original qu’on ne le croit. Elle entend ensuite la cavalcade des enfants Korvan qui dévalent les escaliers. C’est le bon moment pour faire une pause, prendre le temps de se servir une nouvelle tasse de café. Les images de bijoux disparaissent de son écran d’ordinateur et Sylvia revient au sujet qui l’angoisse particulièrement en ce moment : l’argent, le budget. Elle n’a jamais été ce que l’on appelle une gestionnaire, c’est un euphémisme. Bien sûr, aujourd’hui, tout est plus facile avec Internet. De nouveaux services lui permettent de mieux suivre ses dépenses et de ne plus avoir les découverts de sa jeunesse. Lorsqu’elle a eu besoin d’un prêt pour acheter du matériel de sertissage pour ce qui n’était encore qu’un hobby, elle a été surprise de voir comment souscrire était simple. Mais, tout de même… De là à se lancer à son compte, de monter sa boîte ! Jeanne a bien tenté de la rassurer mais ce matin, Sylvia cherche encore des réponses précises à certaines questions.
Elle a découvert un site Web pour parler d’argent, d’investissements, de projets avec d’autres internautes. On peut y poser toutes les questions, sans gêne, sans se sentir jugé.

 

« Quelles sont les
premières dépenses importantes
quand on lance sa boîte ? »

a-t-elle tapé hier.

 

 

Aujourd’hui plus de dix réponses s’affichent. « S’il s’agit d’un commerce, soigne le lieu de vente. C’est un investissement essentiel », lui répond le pseudo Luc77. « Ne pas s’emballer et ne pas s’affoler. Voici une liste des charges à provisionner. Et bonne chance pour ton projet surtout. Il n’y a rien de mieux que de se lancer », complète Eva B. Sylvia imprime les commentaires, clique sur les liens proposés, prend des notes et glisse le tout dans une chemise en carton sur laquelle elle a écrit le mot « Avenir ? » en grosses lettres rouges, avec un point d’interrogation encore plus imposant. « Tu ne peux pas laisser passer cette chance, ma vieille ! » dit-elle à voix haute, dans le silence de son studio. Elle reprend ensuite le travail sur ses créations. Avant de débuter sa journée chez Tatoo you, le salon dans lequel elle travaille, elle décide d’avaler un café et un croissant dans le bar situé au bout de la rue de l’Avenir.

 

Au moment de fermer sa porte à clé,
Sylvia remarque
des bruits inhabituels.

 

 

Ils viennent du même palier, près de la trappe qui mène au toit. Elle s’approche doucement. Elle veut en avoir le coeur net. Au moins, elle pourra expliquer à Yves Arnoux qu’elle n’y est pour rien. Après quelques pas, la tatoueuse découvre d’étranges ustensiles, posés à même le sol : une perche en métal, un enregistreur numérique, un micro. Puis, les voix de deux hommes se détachent. L’un d’eux lui tourne le dos et se penche par l’ouverture sans monter sur le toit. L’autre prend des notes.

 

« Précise bien, pigeons ET corneilles.
Le nid me semble être celui des corneilles »,
stipule le premier.

 

 

Sylvia toussote pour signaler sa présence. Les deux inconnus la saluent d’un sourire, sans autres explications.

– Vous cherchez quelque chose ? demande la jeune femme.
– Non, c’est un simple test pour l’étanchéité de la toiture.
– Pour que les pigeons dorment au sec ? C’est gentil, ça, ironise-t-elle.
– Hé oui, nous pensons à tout, sourit l’un des hommes en rangeant son matériel.
Sans en dire plus, ils quittent l’étage par l’escalier. Sylvia hésite quelques secondes à les rattraper, à demander au plus grand des deux, un roux au visage sympathique, s’il ne se moque pas un peu d’elle. Mais elle a appris à se méfier de ses emportements. Ces élans lui ont parfois causé des ennuis. En attendant l’ascenseur, elle les regarde disparaître, encombrés de leurs perches métalliques.

Dans le café, Erwan est installé contre le comptoir, absorbé par la page des sports d’un quotidien et un article sur le dernier match du Racing 92.

 

« Je viens de voir
des types qui essayaient
de passer par le toit »,

 

 

attaque d’emblée la jeune femme. Ils m’ont parlé d’un test d’étanchéité à la noix. Si ce sont des plombiers, je suis la prochaine Reine d’Angleterre.
– À ce point ? Alors, ce ne sont certainement pas des plombiers en effet !
– Gros malin, va, répond Sylvia en faisant mine de lui donner un coup de poing dans l’épaule. Je t’assure, ils avaient l’air trop bizarre.
– Ça sent le repérage de cambrioleurs, non ?
– Peut-être, j’en parlerai à Arnoux.
– Au moins, tu seras innocentée pour l’affaire du toit, plaisante Erwan. Quoique, Yves Arnoux est un malin : il va se dire que tu dénonces pour brouiller les pistes, comme dans les polars. Sois sur tes gardes !
– Votre ami a raison, Mademoiselle Sylvia.

 

« Il faut que nous soyons
tous sur nos gardes ! »

 

 

Sylvia sursaute. Elle n’a pas vu arriver Mona Delernes, la voyante du premier, intégralement vêtue de rouge. Son visage un peu sévère est adouci par une paire de lunettes… rouge bien sûr. Son apparition ne passe pourtant pas inaperçue. La tatoueuse constate avec satisfaction qu’elle porte les boucles d’oreilles qu’elle lui avait offertes. Un échange de bons procédés : une consultation de voyance contre un bijou original. À l’époque, Mona lui avait dit « qu’un grand projet l’attendait et qu’elle devait savoir l’accueillir. » Sylvia avait d’abord pensé que la voyante devait dire cela à tout le monde. Mais, deux semaines plus tard, la fleuriste lui parlait de l’association. Depuis cette prophétie, elle ne regarde plus la voyante du même œil.
– Pourquoi dites-vous ça, Mona ? questionne Erwan.
– Jeune homme, sachez qu’hier, j’ai effectué une nouvelle recherche

 

 

astrale. Nous allons entrer dans une période de grands changements. Je dirais même de perturbations ! C’est une évidence. Une évidence cosmique.
– Ah, le cosmos… C’est un peu votre résidence secondaire, ironise gentiment Erwan.
– Pas toujours malheureusement, jeune homme, pas toujours. La réalité matérielle nous rattrape tous. La preuve : je dois m’occuper d’un dégât des eaux dans mon appartement. Je préférerais étudier Orion, vous savez, mais heureusement je suis bien couverte. Je vous offre le café, dit-elle en sortant son smartphone.
– Vous payez avec votre téléphone ? Vous êtes plus branchée techno que moi, poursuit Erwan.
– Nous autres, experts astraux, nous avons toujours une longueur d’avance, mon ami. C’est notre métier, en quelque sorte. Notre mission, dirais-je.

 

 

La silhouette reconnaissable de Mona quitte le café. Mais elle fait brusquement demi-tour pour revenir vers les deux jeunes amis accoudés au bar.

– De toute façon, nous reparlerons vite des changements. Soyez prêts.
– Toujours prêts ! répond Erwan en éclatant de rire.
Le soir, après une longue journée chez Tatoo you, Sylvia tombe sur un mot scotché près des boîtes aux lettres :

 

« Chers voisins et voisines,
pourrions-nous nous retrouver demain
soir chez moi ? Pour le plaisir de nous voir
bien sûr, mais aussi pour vous parler
d’une affaire qui me semble inquiétante
et qui nous concerne tous.
À demain. Yves Arnoux. »

 

 

Immédiatement, elle repense à la prophétie de Mona. Pour un peu, elle descendrait chez elle pour échanger une nouvelle séance contre un joli bracelet qu’elle a terminé hier. Elle lui poserait d’un coup toutes ses questions : dois-je me lancer avec Jeanne ? Faut-il abandonner le tatouage ? Qui sont ces hommes qui traquent les pigeons sur le toit ? De quels changements Mona voulait-elle parler au café ? Elle aurait toutes les réponses, le bracelet lui plairait, et Sylvia rentrerait chez elle, le coeur plus léger. Pourquoi la vie n’est-elle jamais aussi simple ?