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Chapitre 2

L'accélération matinale

Alice Korvan débute chaque journée par le même geste : elle retire ses boules Quiès. Même si la rue de l’Avenir est plutôt calme, il lui semble mieux dormir avec les oreilles hermétiquement fermées par la cire. Et si elle en juge par le visage fatigué de Martin, son mari, debout et hypnotisé par sa tasse de café, elle a sans aucun doute raison.
– Tu as mal dormi, chéri ? demande Alice.
– Ne me dis pas que tu n’as rien entendu ?
– Non… Qu’est-ce que j’aurais dû entendre ?
– L’artiste du 2e étage. Il s’est cru à Bercy, à 2 heures du matin, maugrée Martin.

Les enfants se lèvent l’un après l’autre, chacun semblant tirer l’autre du sommeil comme des dominos qui se relèveraient en rafale au lieu de tomber. La journée prend peu à peu son rythme, intense : petits déjeuners, brossage de dents, confusion des paires de chaussures… Et Martin qui tourne au ralenti, ce matin, se dit Alice… « ça se fête ma fille, je reprends un café », l’entend-elle répondre. Comme s’il avait le temps de se resservir un café ! Puis échange imprévu de cartables et, tiens, une nouveauté, une trousse qui se vide intégralement dans l’entrée… Autre innovation, cette trousse débordait de crayons mais aussi de billes qui se mettent à rouler sous les meubles !

Au milieu de ce désordre, Alice entend soudain son portable vibrer. Elle soulève trois manteaux pour le trouver. C’est peut-être la nouvelle qu’elle attend depuis hier. Le nom d’Erica, sa collègue aux ressources humaines de Natixis, s’affiche sur son écran de téléphone.

 

« Allô, Alice ?
On l’a ! C’est tout bon !

– C’est vrai ?
C’est génial ! Il faut que l’on communique dessus ! »

 

 

– Annonçons-le dès ce matin sur Yammer ! On en reparle au bureau. Natixis certifiée Top Employer France 2017 ! dit-elle à son mari après avoir raccroché. Alors, impressionné ?
– Très ! Ça se fête, je reprends un…
Alice lui jette un regard noir.
– Tu déposes les enfants à l’école ce matin ?
– Oui, répond Martin, mais ce soir, je rentre un peu tard. J’ai une réunion avec mon client qui veut se développer à l’étranger, tu te souviens ?
– Pas de problème, j’emmènerai Zoé à l’équitation. Je peux m’organiser. Mais n’oublie pas, la semaine prochaine je pars deux jours en Belgique.
– Oui, j’ai noté.
– Bon, je file sinon je vais tomber sur Arnoux qui va me demander des conseils sur la meilleure banque pour ses actions. Il ne veut pas comprendre que je suis aux RH pas aux placements. Franchement, je ne sais plus quoi lui répondre.
– Après vous, mesdames, monsieur ! annonce Martin d’une voix de stentor en ouvrant la porte, pour donner le signal du départ.

Au bas de l’immeuble, Alice embrasse les enfants puis envoie quelques SMS en se dirigeant vers son arrêt de bus. Elle tombe sur Jeanne, la fleuriste, dont la boutique occupe le rez-de chaussée de l’immeuble.

– Matinale, comme toujours, Jeanne. Vous êtes déjà de retour des halles ?
– C’est la semaine compta, j’en fais un peu tous les matins. C’est un aspect que je ne connaissais pas vraiment.
– Les affaires marchent bien ?
Je suis contente, oui. Après un an, je ne peux pas me plaindre. Si je m’organise bien je devrais faire une bonne deuxième année. J’ai quelques projets déjà… J’ai même des idées, si un jour j’ai des employés, pour être une patronne 2.0 ! dit-elle en riant.
– Bravo, c’est courageux de lancer sa boîte. Je passerai vous voir cette semaine pour mes plantations sur le balcon.

Alice Korvan reprend sa route mais elle est immédiatement abordée par une jeune fille qui lui propose de répondre à quelques questions, pour une « enquête sur l’évolution du quartier ». Alice a déjà fait ce genre de petits boulots pendant ses études, elle sait que ce n’est pas facile et met un point d’honneur à toujours répondre.

– Je n’ai que trois questions, annonce d’emblée la jeune enquêtrice, ça ira très vite, ne vous inquiétez pas. Tout d’abord, vous considérez-vous en situation de mobilité ?
– Pardon ? Qu’est-ce que vous entendez exactement par…
– Et si oui, vous diriez-vous à l’écoute du marché immobilier ?
– Je ne…
– Et enfin, à quel horizon ? Avez-vous fixé une date idéale ?

 

« Vous travaillez pour qui exactement,
Mademoiselle ? »

 

 

demande Alice plus sèchement, pour stopper le flot de questions.
– Pour un collectif d’entreprises qui réfléchit à l’aménagement de l’aven…
(elle regarde précipitamment le texte écrit sur sa tablette). Pardon, à l’avenir de l’aménagement des quartiers dans… (nouveau coup d’oeil vers l’écran)… dans… l’écoute des habitants et usagers des…
– Je ne comprends absolument rien, désolée.
– Heu… De toute façon, j’ai fini mon questionnaire. Merci beaucoup.

Elle fourre au plus vite sa tablette dans son sac, visiblement gênée et s’excuse à plusieurs reprises d’avoir dérangé Alice. Cette dernière la regarde s’éloigner puis se ressaisit : assez traîné, elle va finir par être en retard ! C’est alors qu’elle le voit arriver du kiosque, des journaux sous le bras, souriant, affable, inévitable ! Yves Arnoux, son voisin.

– Madame Korvan, justement, je pensais à vous. Vous qui êtes dans la banque, je voulais avoir votre avis et… il y a quelque chose qui ne va pas, vous semblez soucieuse ?

 

 

– Non, mais… C’est cette jeune fille, là-bas. Elle vient de me poser des questions étranges.

 

« Je la reconnais ! »
s’exclame Arnoux.

 

– La semaine dernière, elle m’a demandé si je voulais vivre dans une autre ville. Carrément ! Je suis installé ici depuis trente-huit ans. À l’époque, le prix du mètre carré coûtait l’équivalent de deux plaquettes de beurre aujourd’hui. Et cette petite voudrait m’envoyer vivre ailleurs, en pensant m’embrouiller avec un charabia impossible ! Elle ne manque pas d’air !
– C’est étrange, elle vient de me poser les mêmes questions, dit Alice.
– Encore des agents immobiliers qui recherchent des biens… Comme si nous allions décider de déménager du jour au lendemain.
Je vais organiser une réunion d’information pour tout l’immeuble. Il ne faut pas se laisser faire. Au fait, j’ai lu dans la presse que votre banque avait remporté un prix. Félicitations. Je voulais justement vous parler d’un projet de placement et avoir votre sentiment sur…
– Je ne suis pas spécialiste de ces questions, comme je vous le disais, coupe Alice avec la voix la plus douce possible. Il vaudrait mieux passer en agence.
– Je comprends, je comprends. Je vous tiens au courant pour la petite réunion d’information.

La suite de la journée d’Alice est moins chaotique. « Suis tombée dans les griffes d’Yves Arnoux. Plus facile de découvrir mon profil digital que de lui échapper 🙂 » écrit-elle à son mari par SMS durant le déjeuner. L’après-midi passe vite. Après le cours d’équitation de sa fille aînée, elle retrouve le 20 rue de l’Avenir. En arrivant devant la porte cochère violette, elle repère deux hommes en grande discussion :
– XIXe siècle, première moitié, affirme l’un d’entre eux, dont la chevelure rousse tranche avec le beige de son imperméable. Et, il faudrait… Au moment de poursuivre sa phrase, il remarque l’arrivée d’Alice, se tait et sourit avant de partir sans un mot. « Excusez-moi… » débute Alice, pour retenir son attention. Mais l’homme relève son col et accélère sans se retourner. Dans le hall, alors qu’elle ouvre sa boîte aux lettres, elle repère un mot scotché sur le tableau central :
« Chers voisins et voisines,
pourrions-nous nous retrouver demain soir chez moi ? Pour le plaisir de nous voir bien sûr, mais aussi pour vous parler d’une affaire qui me semble inquiétante et qui nous concerne tous.
À demain.
Yves Arnoux. »