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ÉPILOGUE

Une révélation

Il fait encore jour à 20 heures. La journée s’étire comme un corps endormi, avec douceur, langueur et calme. Sylvia est arrivée la première. Elle est déjà postée sur le trottoir qui fait face au numéro 20.
Une main qui remet plusieurs fois en place la même mèche de cheveux, des pieds qui piétinent le sol…

 

L’ancienne tatoueuse a le trac.

 

 

Et si personne n’aimait ? Bien sûr, ils ont vu quelques dessins préparatoires mais rien de précis. Surtout, ils n’ont aucune idée de ses derniers ajouts. A-t-elle eu raison de leur réserver cette surprise ? Ils lui ont fait entièrement confiance. Elle jette un regard anxieux vers la bâche blanche qui recouvre la totalité de la façade puis dispose quelques assiettes et des verres sur la table de jardin qu’elle vient d’installer. « C’est déjà la fête des voisins, chez vous ? » demande un passant en attrapant une cacahuète. « En quelque sorte », répond Sylvia.

Yves Arnoux apparaît dans l’encadrement de la porte cochère. Une main encombrée de bouteilles, l’autre tendue vers sa femme pour guider ses pas entre les derniers vestiges du chantier. Les Korvan les suivent, avec leurs enfants. Puis Sylvia voit apparaître la silhouette d’Erwan accompagné de la chevelure rousse de Franck. De l’autre côté de la rue, Mona et Hanane arrivent ensemble. Elles se sont retrouvées au café quelques minutes plus tôt. Personne ne le sait mais Hanane la dirigeante d’entreprise, la fonceuse, la rationnelle croit aux astres. Et de plus en plus ! Surtout quand s’annoncent des tournants importants dans sa vie professionnelle. « Je suis un peu votre cabinet de conseil personnel », lui a dit Mona, en plaisantant.

– Pas tout à fait, a répondu la start-uppeuse. Vos prévisions sont beaucoup plus fiables. Vous m’aviez parlé d’un voyage important à Berlin il y a deux semaines. J’y vais dès ce soir.

Jeanne descend le volet de la boutique et rejoint le groupe de voisins au complet. « Nous pouvons commencer ? » vient demander un ouvrier du chantier à Sylvia. Elle hoche la tête.

 

Quelques minutes plus tard,
une première partie de

la bâche se détache
et se replie sur un échafaudage.

 

 

Les habitants de l’immeuble reconnaissent le trait élégant de Sylvia, ces pleins et déliés qui évoquent à la fois des volutes et des ramifications végétales. Un autre pan de toile blanche chute. Les lignes du décor se déploient à partir des motifs floraux de la porte d’entrée et viennent encadrer plusieurs fenêtres de la façade. Quelques applaudissements se font entendre. Il reste encore un large carré de toile sur
le côté droit. Sylvia serre nerveusement ses doigts. C’est la partie la plus délicate, la plus personnelle aussi. La bâche reste coincée quelques secondes, puis descend peu à peu, difficilement.

Une première silhouette apparaît, puis une autre. Chaque personnage est précis, très réaliste. La fresque finit par être entièrement visible. Comme sur le trottoir, se dessine un groupe de dix personnes. Impossible de ne pas les reconnaître. « Mais… ? C’est nous ! » s’écrie soudain la petite Zoé Korvan, brisant ainsi le silence né de la surprise générale. Les voisins éclatent de rire. La silhouette de Mona, toute vêtue de rouge, Hanane et son casque de moto, Martin Korvan pressé, Erwan encerclé de notes de musique et même deux hommes mystérieux en imperméables qui font sourire Franck… tout est là. Sans oublier Madame Arnoux et son chat, appuyée contre l’épaule de son mari. Ce dernier lui décrit ce qu’elle ne voit pas, la disposition de chacun, sa place dans le dessin.

 

« Est-ce que la grille en fer
et ses volutes sont toujours là ? »

demande Hélène à son époux,
la voix légèrement inquiète.

« Bien sûr »,
répond Yves en serrant la fine main
de sa femme.

 

 

– J’y ai veillé. Nous avons simplement repeint la porte. La vieille femme hoche la tête, rassurée et satisfaite. Elle se perd quelques secondes dans ses souvenirs. La porte cochère et ses motifs en fer forgé sont les dernières choses qu’elle a vues de l’immeuble avant de perdre la vue progressivement. Elle repense à son arrivée au numéro 20, dans les années 1970, aux couleurs vives des automobiles dans la rue, aux piques dorées sur la grille du jardin public d’en face. Ce furent les derniers éclats de lumière avant que le brouillard, puis l’obscurité, engloutissent sa vie. Si elle peut encore effleurer les motifs en fer chaque matin, c’est que l’obscurité n’a pas gagné, pas totalement.
– Il paraît que votre fresque est superbe, dit Hélène Arnoux en prenant le bras de Sylvia. Nous sommes des héros désormais, grâce à vous.
– Pas « grâce à moi » je n’ai rien inventé, vous savez. Chacun a tenu son rôle, répond l’artiste. Vous, par exemple, vous avez compris ce que nous ne faisions que voir. C’est une bonne définition de l’avenir ou de l’audace.

 

« 20 rue de l’Audace,
ce serait une belle adresse aussi. »

 

 

La nuit s’installe. Yves Arnoux débouche les premières bouteilles. Dans sa poche, il sent la feuille de papier du discours qu’il avait préparé pour l’occasion mais il jette un regard vers la nouvelle

 

 

façade et préfère renoncer. « Tout est dit », pense-t-il. Un peu plus loin sur le trottoir, Martin Korvan lui sourit et porte un toast dans sa direction, avec un verre enfin plein et non un bol de café. On trinque à l’avenir, plus exactement au numéro 20. Erwan, lui, est décidé, c’est maintenant ou jamais ! Il s’approche de Hanane dans l’espoir d’une conversation un peu plus intime et personnelle mais la jeune femme s’engouffre dans un taxi, sans même le voir. « Tout change pour que rien ne change », se dit le jeune homme, philosophe, sans remarquer l’air amusé de Sylvia.

Quelques heures plus tard, la ville s’endort à nouveau, s’enfonce dans ces heures calmes et mystérieuses durant lesquelles chaque façade semble protéger ses mystères. Quand les phares des voitures viennent éclairer subitement le numéro 20, c’est toute une histoire qui surgit dans la pénombre, une histoire de complicité, d’engagement
et d’inventivité.

Une fenêtre du deuxième étage s’éclaire. Erwan rentre chez lui, s’installe devant son ordinateur et vérifie à deux fois qu’il a bien débranché ses enceintes. Puis il recouvre ses oreilles avec le casque et clique sur la touche « Play ».

 

FIN