Avatar de Erwan
Chapitre 1

Quand la ville dort... ou presque

2 heures du matin. La ville dort. Sur les boulevards, les façades semblent assoupies. Quelques phares d’automobiles les tirent de l’obscurité pour deux ou trois secondes, pas plus, puis la nuit reprend ses droits. Le long des avenues, au centre des places, monuments et statues paraissent résignés, comme s’ils attendaient l’aube pour sortir de leur torpeur et attirer les regards des habitants ou des touristes.
En quittant les grandes artères, le calme se renforce à la manière d’un mystère qui s’épaissit. Quelques touches de couleurs se répondent : un feu rouge passe au vert pour s’accorder avec la croix d’une pharmacie. Après l’officine, débute la rue de l’Avenir, sans doute la plus calme de toute la ville. Ici, le silence est total, rassurant, agréable.
Les numéros défilent dans une quiétude immaculée : 2, 4, 6… pas un bruit… 8, 10, 12, tiens, on jurerait entendre l’écho d’une musique lointaine, sans doute une voiture sur le boulevard voisin… 14…, 16… non, il s’agit bien d’un son régulier et sourd, de plus en plus net… 20 rue de l’Avenir, une porte violette recouverte d’une belle grille en fer forgé, fine comme du lierre… cela vient d’ici ! Une basse, profonde, accompagnée d’une batterie régulière, presque robotique. Seule une fenêtre est allumée, celle du 2e étage centre : l’appartement d’Erwan Verlech.
À l’intérieur, le jeune homme de 22 ans, est installé face à son ordinateur, un casque sur les oreilles, une guitare sur les genoux reliée au logiciel d’enregistrement. Sa tête dodeline au rythme de la musique. Il tapote deux ou trois fois sur son clavier pour monter encore un peu le son. Oui, là, c’est parfait. Le mix est équilibré. Erwan y a consacré toute sa soirée depuis son retour de l’école d’architecture mais cela valait vraiment le coup. Allez, encore un peu plus fort. L’étudiant balaie son appartement du regard, contemple les posters de magnifiques voiliers aux murs, son autre passion, tout en restant habité par le son et les accords. Une nouvelle piste de guitare s’affiche sur l’écran d’ordinateur, son arrivée est parfaite, fluide, le volume monte encore dans le casque. Puis la musique décroît peu à peu, instrument par instrument. Erwan va bientôt pouvoir retrouver le silence de sa chambre. C’est le moment qu’il préfère, quand la mélodie et le rythme se retirent comme une vague, laissant l’écume de quelques notes en suspens dans la pièce. Les instruments se dissipent mais… ce sont des cris qui attendent Erwan ! Des voix rageuses !

 

« Ce n’est pas bientôt fini ! »

 

 

Et même des coups sur la porte ! « Mais arrêtez ce vacarme ! » Immédiatement, il comprend : les enceintes de son ordinateur sont restées branchées. La musique a retenti dans son casque mais aussi dans son appartement, le couloir, les étages, l’immeuble entier ! Il se précipite vers la porte :

 

« Vous vous moquez de qui,
exactement !? »

crie Yves Arnoux, le retraité du 3e gauche.

 

– Vous avez vu l’heure ? J’ai besoin de calme, de concentration, moi ! s’époumone Mona Delernes, la voyante installée au 1er gauche.
Ils sont accompagnés de Martin Korvan, le voisin du 3e droite, visiblement encore à moitié endormi.
– Je… je… suis désolé. J’ai oublié de…, bredouille Erwan. Cela ne se reproduira plus. Je…

Chacun regagne son appartement, épuisé par l’heure tardive et la colère. L’étudiant referme sa porte en veillant à ne surtout pas la claquer.

 

 

Quelques secondes après, on frappe de nouveau. Il frémit, ouvre et découvre, soulagé, le visage de Sylvia, la tatoueuse du 5e étage.
– Je vois que tu soignes ta popularité dans l’immeuble, ironise-t-elle.
– Oh ça va… ça arrive à tout le monde, répond-il en la laissant entrer.
– Je t’entendais du 5e ! Tu abuses… En plus, le père Arnoux est très remonté en ce moment. La semaine dernière, il a remarqué que la trappe d’accès au toit était entrouverte. Il m’a immédiatement demandé pourquoi j’allais là-haut. Comme si je me baladais sur le toit ! Remarque, il n’a pas complètement tort, j’ai déjà entendu des bruits étranges là-haut pendant la journée.

Ils s’installent à la fenêtre, les coudes appuyés contre le petit balcon en fer forgé. Au bas de l’immeuble, Hanane, la locataire du 4e étage, gare sa moto. Ses journées sont souvent très longues.
– Elle ne doit pas être célibataire pour rentrer si tard, déclare Sylvia, sur un ton amusé.

 

 

– C’est malin, répond Erwan.
– Je te fais marcher, je n’en sais rien. Tu peux toujours espérer.
– Mais, je n’espère rien du tout, moi ! Si tu crois qu’une fille comme elle s’intéresse à un type comme moi, regrette le jeune homme. J’ai même lu récemment un article sur elle et sa fintech.
– Arrête, j’ai la larme à l’oeil. Au fait, c’était sympa ce week-end en Bretagne, merci. Tu sais que je n’étais jamais montée sur un voilier avant ? Je vais te rembourser l’essence, dit-elle en effleurant l’icône de Money Friends sur l’écran de son smartphone.
– On peut remettre ça la semaine prochaine ?
– Impossible, je vais voir ma famille à Saint-Étienne. Tu devrais venir avec moi, ça te changerait. Il y aura une grande soirée pour fêter le nouveau job de ma soeur. Le charme des Stéphanoises est unique. Au cas où tu ne l’aies pas encore remarqué… Bon, j’y vais. Essaie de ne pas réveiller tout l’immeuble.

Par sécurité, Erwan ferme son logiciel de musique et checke sa page Facebook. Puis, il lit une newsletter consacrée à l’architecture. « Ces édifices qui protègent la planète », annonce le titre du dossier principal. Dans son école, il a étudié les impressionnants projets d’Abu Dhabi ou de Dubai. Le cours l’a subjugué. Lui aussi rêve de se lancer un jour dans un projet de ce type à la fois ambitieux et soucieux de l’environnement. À la vue de ces immeubles sur son écran d’ordinateur, Erwan se met à dessiner des buildings imaginaires. Les heures passent. Le jour commence à poindre. Le jeune homme s’étire et décide de se faire un café qu’il boit lentement, de nouveau à sa fenêtre. L’enseigne de la boulangerie est la première à s’allumer dans la rue encore sombre. Tant pis, il dormira plus tard. Il saisit son blouson et descend s’acheter des croissants. Au rez-de-chaussée de l’immeuble, dès qu’il enclenche la minuterie,

 

il aperçoit
une silhouette
d’homme en imperméable

 

 

qui quitte précipitamment le hall, comme s’il fuyait les regards. Une fois dans la rue, l’imperméable s’approche d’un groupe de trois hommes. L’un d’entre eux sort son téléphone et photographie la façade du numéro 20. La silhouette en trench-coat se penche vers le photographe et lui indique le toit de l’immeuble. Le flash du téléphone clignote à plusieurs reprises dans la rue endormie. Intrigué, l’étudiant en architecture relève son col et se dirige vers la boulangerie. À son retour, les hommes ont disparu. Peut-être sont-ils à l’intérieur ? Il s’engage dans le hall de l’immeuble avec prudence. Vide. Seuls ses pas résonnent contre le carrelage de l’entrée.